Joël Bec et Hervé Picq se sont bien trouvés. Tous les deux sont salariés d’Alter Eco, une association fondée par le premier, qui donne dans le naturalisme. Géographe de formation, Joël se passionne pour les chauves-souris. Hervé, lui, a un Brevet d’animateur nature. Alter Eco s’est spécialisée dans les expertises sur l’environnement. Elle répond à des commandes d’études sur le développement de l’éolien ou dans le cadre de construction d’autoroute ou de zone artisanale, par exemple. Basée dans la Châtaigneraie cantalienne, c’est l’une des rares associations naturalistes du Cantal.
Mais c’est de Saint-Flour que Joël est en fait originaire. Et il y est revenu au moment où s’y précisait un projet d’éoliennes. On lui demanda de vérifier que les immenses pales n’allaient pas provoquer une hécatombe chez un rapace très sanflorain, le milan royal. Car l’animal, assure Joël, « est vraiment indissociable de la ville ». Les deux naturalistes vont même s’employer à nous en faire la démonstration, nous entraînant pour une journée dans son sillage.
Migre de là
Le milan royal est un oiseau européen. Il est surtout présent en Allemagne, où l’on dénombre 12 000 couples. La France, avec 3 400 couples, en abrite un peu plus que l’Espagne. Nichant dans 28 pays, la population totale serait comprise entre 19 000 et 24 000 couples, ce qui en fait une espèce à la population assez restreinte. Plus inquiétant, les effectifs sont en baisse depuis deux décennies. L’espèce bénéficie à ce titre d’un programme de préservation de l’organisation Birdlife international.
Le milan royal est considéré comme un migrateur partiel : tous les sujets ne se déplacent pas, même si les individus qui passent l’été dans le nord de l’Europe s’envolent pour des régions plus clémentes quand vient le froid. On a remarqué ainsi que les jeunes migrent après avoir été chassés du nid par les adultes, mais qu’ils se sédentarisent dans les années qui suivent, peut-être parce qu’ils ont alors trouvé une place dans une colonie. La France a une responsabilité importante dans leur préservation. Car à l’image de l’Auvergne, le pays abrite des milans royaux toute l’année.
Appelez-moi le corbeau
Joël et Hervé nous préviennent : la première étape sur la route de l’observation du rapace manque de romantisme. Mais la décharge de la ville, avec la table qu’elle offre à la gloutonnerie du volatile, garantit, promettent-ils, les conditions nécessaires pour le voir de près. Bien qu’elle soit certifiée “contrôlée”, une décharge reste une décharge. Pourtant, la présence des tonnes d’immondices ne suffit pas à gâcher le plaisir de voir voler des milans. « C’est quand même un voilier fantastique, résume Joël. Ça ne pèse pas plus de 1 kg ou 1,2 kg pour une envergure de 1,70 mètre. Il faut que ça vole. »
L’animal est profilé pour cela. Pour planer même, immobile dans le vent. Souvent, on ne peut pas l’observer assez longtemps pour le voir battre des ailes. Il offre un spectacle qui renvoie Homo sapiens sapiens, avec ses jumelles en bandoulière, à son statut d’animal myope et définitivement cloué au sol. À l’heure humaine du déjeuner, tandis que les ouvriers de la décharge prennent leur pause, une douzaine de milans virent sur l’aile à l’aplomb du trou bientôt comblé par les ordures. Admirateur que la béatitude mène parfois à un anthropocentrisme assumé, Joël fait remarquer que le milan semble compter sur les corbeaux pour éventrer les sacs poubelle. Pour mettre la table en quelque sorte. Et d’un coup de jumelle exercé, il conclut : « Au vu des jabots gonflés, ils sont déjà repus… On ne les verra pas se poser ici. » À notre tour, on décide d’aller “becqueter”.
Comme on fait son nid... on couve
« Grégaire en hiver, le milan royal s’isole en couple au moment de la nidification », explique Hervé. Monogame, le rapace est fidèle. Les couples sont également attachés au site de nidification, ce qui les amène parfois à une reprise de l’aire (le nid des rapaces). Certains sites d’aires permanents sont ainsi connus depuis des siècles. Les deux membres d’un couple participent à la construction de leur aire. Peut-être convient-il d’ailleurs ici de mettre un terme à une idée reçue couramment répandue : les oiseaux ne dorment pas dans leur nid mais sur une branche proche. Le nid n’est que le lieu de la couvaison, puis le berceau des jeunes.
Le milan n’est pas un rapace rupestre, locataire d’un flanc de falaise : il niche dans les arbres, pas forcément très hauts. Dans le Cantal, il affectionne les frênes ou des pins en bosquets. Il parade et s’installe en mars, pond un ou deux oeufs, rarement trois, à une date très régulière, quels que soient les frasques de la météo. « On a vu en Planèze des milans couver sous la neige. » L’envol des jeunes a lieu début juillet. Les adultes continuent dans un premier temps à les nourrir, puis les entraînent dans la quête de nourriture. Enfin, le lien familial s’interrompt lorsque les parents quittent le site. Les oiseaux en général peuvent vivre vieux et des milans royaux ont atteint l’âge de 25 ans. Mais on estime que 85 % d’entre eux meurent avant l’âge de 5 ans.
Poète-poète et comptabilité
Nous filons vers le site de Colsac, où se trouve le dortoir des milans royaux. Ils ont élu domicile dans une forêt de pins plutôt petite. En chemin, on fait une halte pour les voir, de loin, rentrer au bercail. Il est encore trop tôt : seuls quelques membres du groupe surfent sur d’invisibles vagues de vent, trop lointaines, même avec les jumelles. Joël et Hervé, qui connaissent toutes les manies du rapace, proposent alors d’aller fureter dans une clairière de chênes où les oiseaux ont leurs habitudes.
Rapidement, on trouve des indices. Mais des indices de quoi ? Ce duvet appartient-il à coup sûr à un milan ? Et cette pelote de réjection ne serait-elle pas plutôt celle d’un corvidé ? Voire une crotte de renard, s’interroge Joël, avant de décider que non… vraiment, ça ressemble à une pelote. Au milieu des poils de rat gris poussière, on trouve des genres d’abattis de scarabées. Une signature. « C’est une pelote de milan ! » On est soulagés vu qu’on a tant et plus tripoté et même reniflé le truc...
Comme l’heure avance, qu’on va bientôt être entre chien et loup, on remonte sur la crête, armés de jumelles et de patience. De temps à autre, une petite escouade fait un aller-retour, mais nos guides sont formels : ce n’est pas encore le grand coucher. Pourtant, le soleil a cessé de chauffer. Il va bientôt disparaître. Mais avant de se lever pour d’autres gens, loin de Saint-Flour, il orchestre le bouquet final de cette journée. Au début, ce sont les couleurs très délayées d’un aquarelliste pingre, mais, vite, les teintes se font plus denses. On scrute le ciel plein ouest, où le rose vire orange. À l’est, le paysage indigo ne va bientôt plus exister.
« Les voilà ! » lance Joël derrière ses jumelles. Les milans arrivent du Sud, économes de leurs gestes, et se dirigent exactement vers le dortoir, où les attendent des habitudes de toujours. Suspendu dans ce théâtre d’ombres, le défilé de silhouettes pointues et minuscules dure longtemps. Enfin, plus rien ne bouge dans le ciel de grenadine. Joël se désincruste les jumelles des yeux, sourit et dit d’une voix nette : « Quatre-vingt-seize ! » On en reste comme deux ronds de flan.
Repères
Des menaces qui planent
Les ennemis du milan sont les transformations des modes agricoles, la reconversion de l’élevage extensif en culture céréalière et la disparition des bosquets. Les éoliennes, affirme une étude allemande, sont responsables de la mort de nombreux sujets. La bromadiolone, un anticoagulant utilisé dans la lutte contre les rongeurs, provoque, d’après les organisations environnementalistes, des empoisonnements chez les prédateurs des rongeurs atteints, rapaces nocturnes et diurnes. Enfin, la Ligue protectrice des oiseaux, qui depuis trois ans procède à un important programme de marquage pour étendre les connaissances sur l’espèce, attire l’attention sur le fait que rien qu’en Auvergne, 22 oiseaux sont morts, cette année, à cause d’un empoisonnement volontaire ou d’un tir volontaire. Dans les deux cas, il s’agit d’actes illégaux. Plus d’informations sur site dédié de la LPO
Les élus volent au secours du milan
Au Conseil régional, le milan fait l’unanimité ! Tous les élus se sont retrouvés derrière le rapace pour demander que la future déviation nord de Saint-Flour fasse l’objet d’une attention toute particulière afin de ne pas perturber ses voisins ailés.
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