Les chauves-souris passent à la toise

Les chauves-souris pèsent peut-être moins que les vaches, mais représentent en individus un tiers du nombre total des mammifères européens. Silencieuses et noctambules, elles demeurent pourtant peu connues. Ces intrigantes bestioles intéressent des scientifiques qui, pour les observer, ont installé filets et détecteurs d’ultrasons dans un lieu choisi du Cantal.

Les chauves-souris passent à la toise

Naturaliste, ce n’est pas quand on aime vivre tout nu. Tant mieux parce qu’à la mi-septembre les nuits cantaliennes sont fraîches, surtout à 1 500 m d’altitude, lorsqu’il faut se poster, en plein vent, sur la route présumée de chauves-souris en vadrouille pendant une semaine. Les naturalistes sont férus de sciences naturelles et ils se livrent à ce genre d’activités. Ceux qui nous ont entraînés avec eux dans l’observation des chauves-souris en montagne cantalienne ont évolué vers un exercice professionnel de leur passion.

Pour la financer, ils savent comment décrocher des fonds publics (Cette opération a obtenu le soutien financier de la Région Auvergne). Et ils connaissent les arguments pour attirer dans leurs filets le spectateur qui relatera le résultat de leurs travaux. En l’occurrence, un journaliste citadin a fait l’affaire, mis en confiance lors d’une précédente aventure.

On l’a amorcé en faisant valoir l’étonnante diversité de ce groupe faunistique, qui compte 1 100 espèces dans le monde dont une cinquantaine en Europe, portant des noms exotiques. On lui a rappelé les capacités motrices déconcertantes de ce mammifère qui vole avec les mains (d’où son nom, "chiro-ptère", on dit kiro…) et voit avec les oreilles. Il était déjà ferré lorsque s’adressant à son chauvinisme et à son souci de rentabilité, on lui fit valoir que l’Auvergne est une région féconde en voies de passage des chiroptères, qu’il ne viendrait pas en vain.

Le reporter ne pouvait dès lors plus reculer. Quand bien même les dernières consignes seraient de se défaire de sa voiture au fond de la vallée, de marcher une bonne heure pour gagner, 500 mètres plus haut, le col de Cabre. Sans oublier de se munir d’une lampe frontale et d’un duvet conçu pour protéger le dormeur de températures négatives…

Pipistrelles pygmées en altitude

Le GR qui conduit au col de Cabre est un peu scabreux sur la fin, mais la grimpette vaut la peine car où que l’on regarde, le panorama alors est sublime. Vers le sud-ouest, la vallée de la Jordanne part en zigzag, bordée de montagnes que colonise une forêt verte et moutonnante. Au nord-est au contraire, la Santoire se présente comme un large corridor à fond plat où évoluent sans se marcher sur les sabots des vaches Aubrac. De ce côté-ci, le sol a la couleur blonde d’une garrigue de bruyères, de myrtilles et de genêts purgatifs. Encadré par le Peyre-Arse et le puy Bataillouse, le col en lui-même n’est guère spectaculaire quant aux dimensions. Mais sa configuration est un rêve de naturaliste désireux de capturer des volatiles. À 1 528 mètres d’altitude, c’est un couloir de passage du nord au sud.

Des chauves-souris, on a encore beaucoup à apprendre, mais on craint que leur existence soit menacée. Prédateurs exclusifs d’insectes, elles sont très dépendantes d’un milieu naturel et agricole de qualité. Quatre espèces seraient en danger d’extinction. Pour le reste, les informations sont éparses, apportées par des observateurs au gré des circonstances. On sait par exemple que les noctules ou les pipistrelles communes effectuent des migrations, mais l’Auvergne n’est qu’un point supposé de passage. On ignore pourquoi des pipistrelles pygmées s’aventurent sur les plateaux d’altitude, qui ne sont guère leur milieu de prédilection… On pense que certaines espèces, si elles ne migrent pas, font des déplacements de courte distance, sortes de transhumances, peut-être pour atteindre des territoires de chasse en fonction de l’émergence décalée d’insectes proies.

En tout cas leurs déplacements intéressent des scientifiques qui ont lancé un projet de recherche européen visant à établir une cartographie des migrations. L’un des volets de ce programme consiste en l’observation, au col de Cabre, des chiroptères par l’enregistrement des ultrasons qu’ils émettent et l’examen des individus capturés dans des filets. Le camp se tient du 12 au 18 septembre, dirigé par Joël Bec et Hervé Picq, de l’association Alter Eco, lesquels sont encadrés par Jean-François Julien, chiroptérologue de haut vol venu du Muséum national d’histoire naturelle. Sébastien Galtier, fabricant de jouets en bois et naturaliste amateur, les assiste.

Incisives bifides

Au soir du sixième jour, le bilan est déjà très honorable. Le vent, la pluie et le brouillard n’ont permis de travailler réellement que trois nuits mais une vingtaine de “chiros” se sont pris les ailes dans les filets. Une Sérotine de Nilson par exemple. « C’est la chauve-souris commune des Scandinaves, explique Joël. Elle se reproduit au-delà du cercle polaire. On sait qu’elle séjourne dans les Alpes et le Massif Central mais on ne l’avait jamais vue dans le Cantal. » Un oreillard s’est également laissé capturer, ainsi qu’une pipistrelle de Nathusius, ce qui était inattendu bien qu’on la sache migratrice.

Les chauves-souris, on le sait, émettent des ultrasons que l’oreille humaine ne perçoit pas, qui produisent un écho sur les obstacles environnant. C’est cet écho, entendu par le chiroptère, qui lui permet de se faire une représentation de son environnement. Plusieurs détecteurs-enregistreurs d’ultrasons ont été posés le long du col, qui ont repéré des espèces, comme la grande noctule, déjà observée dans la vallée de la Truyère en 2007. Celle-ci suscite beaucoup de curiosité puisque c’est la seule chauve-souris européenne à ne pas manger que des insectes et à mettre des oiseaux à son menu.

La météo s’annonce mauvaise pour le vendredi, et la soirée du jeudi risque d’être la dernière. Les naturalistes ont expédié le dîner avant le crépuscule et sont déterminés à faire le pied de grue jusqu’à point d’heure. Les deux filets d’une surface de quelque 200 m2 en tout sont relevés toutes les trente minutes. Un chiroptère est bientôt capturé dont on détermine l’espèce à la lueur des lampes frontales. Les os des ailes sont mesurés, les dents examinées (les incisives sont-elles bifides ?), la couleur des poils caractérisée. Les oreilles sont passées au crible, en particulier le tragus, cette excroissance qui se trouve en avant de l’orifice du conduit auditif et qui est particulièrement développé, comme l’oreille, chez les chiroptères.

Joël tient en main un murin de Natterer. Le petit animal est finalement glissé dans une espèce de chaussette pour être pesé. Cinq grammes, comme un morceau de sucre. Quelques photos, et on le relâche après l’avoir réchauffé car l’inactivité forcée l’avait engourdi. Un congénère s’est à son tour fait piéger. C’est un murin à moustache dont la gueule menaçante émet des sons parfaitement audibles à l’oreille nue. Après lui, une pipistrelle commune, puis un oreillard roux sont encore capturés. Vers trois heures du matin, une moitié de l’équipe se glisse sous la tente pour dormir un peu. Les autres ne renoncent pas et s’installent autour d’un feu, bientôt gagnés par une torpeur peuplée d’applaudissements aériens.

Pour en savoir plus. Le site d’Alter-Eco présente le projet de camp et donnera bientôt le compte-rendu des résultats (dans "sur le terrain" et "dans nos cartons"). Je réagis >

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